L'histoire du canon qui protégea Alger pendant trois siècles
Il y a des objets qui, à eux seuls, résument des siècles de puissance, de tragédie et de mémoire disputée. Le canon Baba Merzoug en fait partie. Fondu au XVIe siècle pour défendre la baie d'Alger, il est aujourd'hui exilé à des milliers de kilomètres de sa terre natale — devenu, malgré lui, l'un des symboles les plus chargés d'émotion de notre histoire commune avec la France.
Une pièce d'exception, née pour défendre Alger
En 1542, un maître fondeur vénitien coule ce canon de bronze pour célébrer l'achèvement des travaux de fortification du môle d'Alger — la digue protégeant le port de la ville. Le résultat est impressionnant pour l'époque : un basilic de bronze de 12 tonnes, long de 6,58 mètres, d'un calibre de 27 centimètres, capable de tirer à une portée d'environ 5 kilomètres.
Les Algérois le surnomment « Baba Merzoug » — que l'on peut traduire par « Père Chanceux » ou « Père Béni ». Pendant près de trois siècles, cette pièce d'artillerie hors norme veille sur la baie d'Alger, symbole de la puissance défensive de la Régence face aux flottes européennes qui tentent régulièrement de s'y frotter.
Un nom français né dans la tragédie
C'est au XVIIe siècle que le canon acquiert son nom français, dans des circonstances douloureuses. En 1683, lors d'un bombardement d'Alger mené par l'amiral français Abraham Duquesne réclamant la libération d'esclaves chrétiens, le consul de France Jean Le Vacher est exécuté — les récits de l'époque racontent qu'il aurait été attaché à la bouche d'un canon. Un épisode similaire aurait coûté la vie à un autre consul français, André Piolle, en 1688.
Les historiens actuels restent prudents quant au rôle exact joué par Baba Merzoug dans ces épisodes précis — mais qu'il y ait ou non participé directement, c'est cette tragédie qui donnera naissance à son nom français : « La Consulaire », en mémoire des deux consuls disparus.
1830 : le trophée de guerre
L'histoire du canon bascule définitivement avec la prise d'Alger par les troupes françaises en 1830. Après la capitulation du Dey, l'amiral Guy-Victor Duperré s'empare de cette pièce d'artillerie emblématique et la fait transporter en France comme trophée de guerre.
Trois ans plus tard, en 1833, le canon est transformé en colonne et installé dans le port militaire de Brest : peint en vert émeraude, posé sur un socle de granit, surmonté d'un coq posant sa patte sur un globe terrestre. Une pièce autrefois destinée à défendre Alger devient ainsi un monument commémoratif... de l'autre côté de la Méditerranée.
Un enjeu mémoriel toujours vivant
Pendant longtemps, ce canon reste discret dans le paysage brestois — il faut attendre les fêtes maritimes de 1992 pour que les habitants de Brest puissent enfin l'approcher de près. Mais depuis une quinzaine d'années, des chercheurs et acteurs algériens redécouvrent son histoire et engagent des démarches pour en demander la restitution, y voyant un symbole fort de la puissance de l'Algérie précoloniale, emportée en 1830.
En 2021, l'historien Benjamin Stora, chargé par le président français d'un rapport sur les questions mémorielles franco-algériennes, évoque la possibilité de créer une commission mixte entre les deux pays pour étudier ce type de dossiers. En mai 2024, Baba Merzoug figure, aux côtés de l'épée de l'Émir Abdelkader, sur une liste officielle de biens réclamés par l'État algérien. Plus récemment encore, une proposition de loi a été déposée en France visant à sa restitution — signe que ce dossier reste, aujourd'hui encore, pleinement d'actualité.
Ce que cette histoire nous rappelle
Au-delà de sa valeur militaire ou artistique, Baba Merzoug incarne une mémoire à deux visages : celle d'une puissance algéroise qui, pendant des siècles, a su défendre ses côtes et imposer le respect aux flottes européennes ; et celle, plus douloureuse, d'un patrimoine emporté comme butin lors de la colonisation.
Que ce canon retrouve un jour sa terre natale ou reste à Brest, son histoire nous rappelle une chose essentielle : la mémoire d'un peuple ne s'efface jamais complètement, même lorsqu'un de ses symboles les plus puissants se retrouve exilé à des milliers de kilomètres de chez lui.
Un canon, deux rives, une mémoire encore en mouvement.
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